Centre For Cooperative Research in Social Sciences
Rairkar Bungalow, 884 Deccan Gymkhana
Pune 411 004 (Maharashtra) India
Ph. (91 20) 56 50 383

Dr. Guy Poitevin, dir.
Web : http://www.ccrss.ws

 

TRADITIONS ORALES POPULAIRES

ET ACTION SOCIO-CULTURELLE

AU MAHARASHTRA (INDE)

 

Un projet de recherche-action sur la communication

 

 

 

Introduction : le contexte

 

 

L'état du Maharashtra, un des 26 états de l'Union Indienne, fut créé en 1960 sur une base linguistique, celle de la langue Marathi, par une volonté d'affirmation identitaire qui se définit toujours avec orgueil en référence à cette langue. Le Marathi compte aujourd'hui environ quatre-vingt dix millions de locuteurs se dispersant à partir de l'Ouest de l'Inde tout autour de la planète mais tissant leurs réseaux d'échange sur Internet. Les impressionnantes fondations du Maharashtra, au treizième siècle, sont toujours bien présentes à la mémoire et souvent réactivées; son ouverture au cours de l'histoire à divers apports externes l'ont énormément enrichie; la multiplicité de ses niveaux de langue ainsi que la force et la flexibilité de ses divers registres d'expression en font un puissant moyen symbolique de communication et de cohésion (Poitevin 1996: 646-655, Pacquement 1999).

À l'intérieur du pays, l'Homme et la société Marathi entretiennent une forte conscience de la valeur distinctive du patrimoine culturel intangible dont leur langue garde le dépôt. Si cette conscience tend à s'émousser de nos jours devant l'emprise de l'anglais et du hindglish, des mouvements littéraires et culturels tendent avec conviction à rappeler et réactiver l'héritage fondateur inscrit de diverses façons dans la langue. C'est ainsi que, depuis le mouvement pour l'Indépendance jusqu'à nos jours, des formes de traditions orales populaires se voient projetées sur le devant de la scène sociale et culturelle, voire politique, du Maharashtra. Ce projet porte sur certaines d'entre elles. Il se situe dans le contexte de ces mouvements qui en constituent l'horizon, et il se définit par rapport aux stratégies socio-culturelles variées qui les animent.

Cet horizon peut se définir dans les termes d'une tension fondamentale, celle de la Modernité et de la Tradition. Cette tension est d'ailleurs de nos jours en Inde tout autant caractéristique de divers autres champs sociaux, de ceux de la créativité artistique à ceux du développement, et de ceux du politique et des institutions de l'Union à ceux des identités régionales et nationales. Elle pourrait parfois d'ailleurs tout autant se définir dans la conjoncture socio-politique contemporaine, comme une dialectique du Local et du Global, le Global pouvant s'avérer aussi bien National que Planétaire, ou les deux à la fois. Elle se trouve naturellement au centre de nombreux débats scientifiques et académiques, comme de ceux qui agitent les ONGs préoccupées de développement et les groupes d'action sociale de base, quand les unes et les autres se soucient de transformations socio-culturelles respectueuses des savoirs, des sentiments et des perceptions des populations.

Même s'il se concentre sur des formes particulières de traditions orales, dans le cadre restreint d'activités de base de groupes d'action socio-culturels locaux, le présent projet veut aborder de front l'ensemble des problématiques soulevées par ces dichotomies, à vrai dire hâtives, de la Modernité et de la Tradition, du Global et du Local. Il veut intervenir dans le débat de trois façons conjointes, par la recherche, par l'action et par un effort de diffusion des résultats de l'une et de l'autre. Sa préoccupation centrale est de l'ordre de la communication pour une transformation sociale et le développement. (Cf. Pandit Padalghare & Jitendra Maid, Communication, culture and power <http://www.ccrss.ws/comcupow.htm>, et Grassroot socio-cultural action and development <http://www.ccrss.ws/grsrtcom.htm>).

De toute évidence, cette recherche-action obéit à des convictions théoriques explicites, fruit conjugué d'une réflexion sur des pratiques sociales en zones rurales en Inde et de recherches antérieures en des domaines comparables dont celui des cultures populaires. Elles se résument en quatre axiomes incontournables présentés dans l'essai Les traditions populaires, des atouts stratégiques <http://www.ccrss.ws/strategic-fr.htm>donné en Annexe 1.

 

Objectifs thématiques : quatre traditions orales

 

Les objectifs du projet se définissent en fonction de quatre domaines de traditions populaires. Trois d'entre eux représentent un héritage intangible immémorial, considérable et socio-culturellement significatif de la mémoire collective de l'Homme Marathi, le quatrième est au contraire un effort de constitution d'une mémoire de soi renouvelée aujourd'hui au nom de la quête d'une autre identité.

 

1 - Des chants de la mouture aux musiques populaires

 

1.0- Il existe une immense tradition purement orale et féminine des chants de la mouture, attestée depuis le moyen-âge sur l'ensemble du continent indien, dans toutes ses principales aires linguistiques. Un ouvrage d'ensemble (Poitevin 1997) vient de la présenter. Un court essai (I tell you, woman, Poitevin, Rairkar 1996 <http://www.ccrss.ws/itellyou.htm>) en souligne la spécificité parmi d'autres traditions orales.

La première étape fondamentale d'un projet portant sur ces chants a pu être réalisée grâce à une aide initiale de lancement de la Fondation Charles Meyer pour le Progrès de l'Homme (FPH-Paris) et à un soutien plus ample de l'Unesco de 1993 à 1998 (International Fund for the Promotion of Culture, IFPC). L'Annexe 2 : Songs of the Millstone IX Final Evaluation en date du 23 septembre 1998 indique jusqu'où nous a conduit cette première étape et suggère les tâches subséquentes qui s'imposent maintenant pour tirer parti au maximum de ce qui fut réalisé. Le présent projet se veut une deuxième étape sur la base des acquis antérieurs, à titre non seulement d'extension et de consolidation des premiers résultats, mais aussi d'ouverture de nouveaux champs d'investigation et d'intervention socio-culturelle plus ambitieuse. Les buts sont maintenant les suivants :

1.1- Dans le prolongement du corpus de référence désormais constitué, poursuivre le recueil, la classification et la constitution d'un corpus informatisé couvrant l'ensemble du Maharashtra de façon systématique et non plus seulement occasionnelle et expérimentale comme ce fut le cas surtout depuis 1998. Il est maintenant possible d'envisager une extension planifiée du recueil à l'échelle du Maharashtra à des fins de comparaison avec le corpus initial de référence.

1.2- Dans le prolongement d'une première interprétation d'ensemble (Poitevin et Rairkar 1996) présenter d'autres essais et études thématiques significatifs de cet héritage immatériel dans une perspective d'appréhension en profondeur des structures cognitives et des systèmes symboliques fondamentaux propres à la population féminine de langue Marathi. Parmi ces thèmes envisagés, on voudrait donner la priorité aux représentations relatives au travail comme fondement de l'identité, aux dieux locaux à ce point différents des dieux du brahmanisme classique et normatif qu'ils s'avèrent plutôt des symboles d'une auto-compréhension de soi; aux représentations relatives à la mère, à l'enfant, aux rapports dans la famille.

1.3- La nouvelle tâche consiste surtout à se concentrer désormais sur l'étude de la performance. La variété de cette mémoire musicale, héritage d'expression autonome essentiellement féminine, est significative d'un potentiel de créativité musicale comparable au potentiel de créativité poétique dont témoigne la variété sémiotique et sémantique du texte des distiques. Les méthodes d'analyse musicale informatisée de cette créativité musicale ont pu être ébauchées depuis 1998 par Bernard Bel dans le cadre de son équipe Prosodie et Représentation Formelle du Langage au laboratoire Language et Parole du CNRS d'Aix-en-Provence. L'Annexe 3 : "Say it in singing!" Prosodic patterns and rhetorics in the performance of grindmill songs de Bernard Bel, Geneviève Caelen-Haumont (LPL), et Hema Rairkar (CCRSS), présenté le 14 juillet 2000 dans le cadre du Seminar on Linguistic and Inter-Disciplinary Approaches as Critical Resources to Development. 12-14 July 2000, Central Institute of Indian Languages, Mysore (India), donne l'état de l'avancée réalisée en ce domaine ces dernières années. Cette ébauche méthodologique permet désormais de s'engager dans une recherche d'anthropologie musicale.

1.4- Recueillir et analyser de façon systématique l'ensemble des autres formes de musique populaire du Maharashtra, afin de percevoir par comparaison la spécificité des mélodies des chants de la mouture vis à vis des autres formes de musiques populaires maharashtriennes. Karim Amari sera responsable de ces activités d'enregistrement, d'analyse, d'indexation des données recueillies, et d'un commencement d'analyse classificatoire et comparative. Les activités d'enregistrement seront menées avec la coopération de l'équipe d'animateurs VCDA (Village Community Development Association) initialement formée (cf. 4.2). Alors seulement une valorisation comparable à celle en cours pour les chants de la meule pourra être sérieusement envisagée; elle facilitera en retour une meilleure compréhension des mélodies des chants de la meule.

1.5- Recueillir plus largement pour comparaison des chants de la mouture et leurs mélodies dans d'autres aires linguistiques de l'Inde. Un premier essai en a été tenté dans des villages autour de Mysore (Inde) avec la coopération du Centre de recherche sur les systèmes de savoir indigènes (CARIKS, Mysore) les 15 et 16 juillet 2000. Les contacts d'étroite coopération qui existent par ailleurs avec CARIKS, et les contacts pris avec des chercheurs du Central Institute of Indian Languages (CIIL), Mysore, permettent d'envisager de poursuivre ce recueil avec leur coopération dans l'état du Karnataka. Le Prof. K. Narayan, du CIIL, nous a promis sa coopération pour recueillir et enregistrer des chants de la mouture dans des villages du Karnataka, les transcrire et les traduire en anglais.

1.6- Enrichir la base de données documentant l'environnement de ce patrimoine par des références au contexte social et économique et à des éléments biographiques présentant les chanteuses, par une documentation photographique, des informations permettant la cartographie (GPS), etc.

1.7- Réactiver la mémoire verbale (Hema Rairkar, The Women Tradition of Grindmill Songs, <http://www.ccrss.ws/cp/cp2/cp2-The-2.html) des chants de la meule en favorisant la valorisation du texte et des mélodies des chants à des fins d'animation socio-culturelle par des groupes d'action socio-culturelle dans l'état du Maharashtra, d'abord dans le cadre des groupes d'action de Village Community Development Association (VCDA) dans le district de Pune (Tara Ubhe, Grindmill songs and animation: <http://www.ccrss.ws/grindani.htm>.Kusum Sonavne, A performance capacity reactivated, <http://www.ccrss.ws/perfcap.htm>), puis par d'autres groupes d'action au Maharashtra, dans le cadre des sessions régulières de l'atelier d'auto-formation pour des travailleurs sociaux de l'ensemble de l'état. Depuis plusieurs années déjà, des groupes de base de VCDA s'emploient à réapproprier, diffuser et valoriser la tradition des textes des chants, particulièrement dans le cadre de programmes de promotion féminine (voir à titre d'exemple le cycle des chants sur Sita: Sita's exile, Guy Poitevin, <http://www.ccrss.ws/sita.htm> et Poitevin 2000a). Des conférences ont été et continueront d'être organisées dans des établissements scolaires par les paysans et paysannes (animateurs/animatrices) de VCDA pour présenter ce patrimoine féminin à des étudiants et étudiantes devenus étrangers à ces traditions des femmes de leur propre famille. Hema Rairkar fut invitée à deux reprises en 1998 et 1999 avec l'équipe d'animateurs et d'animatrices de VCDA associés à cet effort de réactivation de la tradition orales des chants, par le Département de Marathi de l'Université de Pune, à présenter cette tradition aux élèves de maîtrise et aux professeurs de Marathi du Maharahstra. Il est envisagé de répéter cette expérience en coopération avec les professeurs du même Département.

Un des buts recherchés est de construire des ponts entre ville et campagne, hommes et femmes, jeunes et anciens, instruits et analphabètes, en milieu urbain comme en milieu rural, au niveau des villages comme dans le cadre de l'Université.

1.8- Réaliser des cassettes audio et des cédéroms en hypertexte pour préserver ces traditions de textes oraux poétiques avec leurs musiques, à titre de matériel documentaire pour des recherches subséquentes d'anthropologie culturelle et musicale.

1.9- Enrichir le site du CCRSS de ces traditions féminines populaires. Notre but est que la voix du peuple -- des paysannes illettrées des campagnes indiennes -- soit aussi directement représentée sur la Toile et intégrée à l'échange mondial des savoirs et des expériences. Cela demande un important travail de présentation des diverses sortes de données de la base pour les mettre en hypertexte multilingue (marathi, anglais et français au minimum) avec des formats audio/vidéo garantissant le respect de la propriété intellectuelle. Ce travail sera réalisé par Bernard Bel.

 

2 - Les mythes oraux de communautés marginalisées

 

2.0- Les traditions de mythes oraux particulières à chaque communauté ou caste, dont la fonction identitaire et symbolique renvoie à une origine collective qui se confond avec celle de la communauté elle-même, sont des composantes essentielles de la mémoire de soi collective en Inde. Chaque communauté, sans doute plus particulièrement des communautés marginalisées, a sa tradition collective de récits qualifiés de 'mythe', héritage culturel et sorte de loi fondamentale identitaire propre, carte cognitive, mais surtout charte d'un statut dans le monde des hommes et des dieux. Le recours à de tels récits comme atouts de stratégies d'action sociale soulève parfois des objections, voire des refus, de la part de communautés hier maintenues dans une position subordonnée au nom de ces mêmes récits. Des malentendus sont à éliminer. Pourquoi en effet recourir à de telles traditions orales -- perçues comme une mémoire d'oppression -- quand on veut former des militants sociaux et culturels à des tâches de transformation des structures sociales héritées d'hier? Certains d'entre eux s'étonnent :

"Pourquoi vouloir déterrer ces cadavres d'un autre âge qu'on a définitivement enterré? A notre époque moderne on va sur la lune," répliquent des jeunes.

"Vous les jeunes, vous nous avez dit de nous instruire, d'oublier ces superstitions, ces histoires ridicules. Et maintenant vous nous demandez de nous en souvenir. On ne comprend plus. A quoi bon ces sottises?" s'étonnent des anciens.

"Ce sont des histoires d'un temps d'oppression. Vous voulez nous les enseigner à nouveau?" demande un jeune intouchable lors d'une session de formation d'animateurs sociaux où on leur faisait étudier des mythes.

Archaïsme esthétique? Retour fondamentaliste? Glorification naïve du passé? Nationalisme en mal de racines? Proclamation d'identité de groupe? Utilisation de sentiments traditionnels et de discours d'appartenance ancestrale à des fins de manipulation politique? Aucune de ces raisons n'est admissible et elles doivent être dénoncées. A quoi bon donc revenir aux mythes?

Première raison : compréhension humaine en profondeur. Il faut prendre au sérieux ces traditions populaires et savoir les comprendre pour elles-mêmes, honnêtement, sans les réduire à des instruments servant d'autres fins. Car il s'agit d'un savoir de soi de plein droit, d'un héritage de pensée humaine, d'une vision du monde.

Deuxième raison : enjeu politique. Il importe particulièrement aujourd'hui en Inde de ne pas laisser la richesse de ces traditions populaires servir des fins de manipulation culturelle, de domination politique et d'exploitation commerciale et publicitaire. Récits, images et mélodies traditionnelles sont à préserver de ces diverses formes de colonisation au service d'intérêts dominants.

Troisième raison : atout pédagogique. Ces traditions orales modèlent profondément les esprits des gens simples et pour la plupart analphabètes dont c'est la culture ancestrale, c'est à dire le cadre de référence mentale. Les mythes sont "Le Livre" des sociétés sans écriture. Ceux qui se veulent animateurs sociaux en Inde doivent être au fait de ce que les gens pensent, fût-ce confusément et inconsciemment, au plus profond de leurs esprits. Un animateur social ne saurait exiger qu'on écoute son discours moderne de transformation sociale s'il n'a pas au préalable compris comment est structuré l'esprit des gens auxquels il s'adresse, par respect pour eux et leur passé. Parce qu'il doit aussi apprendre à parler le langage de ceux à qui il s'adresse et qui ne l'écouteront en retour que si son langage est en continuité avec celui de ses interlocuteurs. Il y a des discours modernes de développement, ou des critiques de ce qu'on appelle avec dédain des "superstitions", qui sont si peu au fait et respectueux des perceptions des gens qu'ils restent inefficaces. La communication aujourd'hui d'un animateur avec les gens de son village moins instruits que lui doit s'inscrire dans le cadre des formes, des moyens et des systèmes de communication symbolique de ces villageois.

Plus d'une centaine de mythes ont pu être recueillis à ce jour. Seuls quelques-uns d'entre eux ont pu être étudiés et utilisés dans des groupes de formation. L'expérience du profit pédagogique qu'offre leur analyse dans des sessions de formation d'animateurs sociaux encourage vivement à poursuivre (voir http://www.ccrss.ws/popcol.htm#myths). Sur la base des mythes recueillis et analysés par l'équipe de ceux qui les ont recueillis (voir http://www.ccrss.ws/myth-ident-fr.htm>), on peut maintenant envisager une expansion de l'expérience acquise en direction de quatre types d'auditoires.

2.1- Organisation, dans le cadre des ateliers d'autoformation de VCDA, pour 50 animateurs sociaux représentant divers groupes et associations d'action sociale dans des zones rurales au Maharashtra, d'une session d'initiation de six jours par an à la lecture, à l'interprétation et à la réappropriation de ces récits.

2.2- Des ateliers similaires d'initiation peuvent être envisagés une fois par an pour des professeurs et autres enseignants du primaire ou du secondaire qui s'avèrent soucieux de comprendre l'héritage culturel de minorités marginalisées. Une première expérience en a déjà été faite en 1999 à l'invitation du Département de Marathi de l'Université de Pune dans le cadre de programmes de formation permanente pour professeurs de faculté portant sur les cultures populaires. L'accueil positif invite à continuer et à proposer de telles initiations dans d'autres établissements scolaires du Maharashtra. Plutôt que de présenter seulement l'étude des mythes recueillis, il est envisagé à des fins de comparaison de les présenter en parallèle avec des reprises modernes des mêmes thèmes mythiques anciens, ou d'autres thèmes mythiques contemporains comparables aux anciens.

2.3- Restitution aux communautés d'origine concernées de notre réinterprétation de leurs mythes lors de rencontres avec ces communautés. Cette restitution peut en particulier se faire en actualisant cette réinterprétation sous forme de mises en scène dramatiques jouées sur la place publique au sein des communautés d'origine, ainsi que de communautés de village lors d'assemblées de village, ou dans des écoles. Une expérience de mise en scène d'un mythe de communautés Vadar faite récemment et restituée sur VHS s'est avérée positive en ce qu'elle a motivé la communauté à revenir à sa mémoire collective. Ce retour peut aisément s'avérer un détour pour un travail de la mémoire suivi d'un effort d'introspection et de critique sociale. Il est envisagé de chercher à documenter sous forme d'enregistrements audio ou vidéo les réactions des communautés lors de ces rencontres de restitution, rendant celle-ci aussi interactive que possible.

2.4- Présentation de l'expérience de recueil et de valorisation, ainsi que des résultats ultérieurs des analyses en cours du corpus lors de séminaires académiques. Ces interventions privilégieront les questions de méthodologie concernant d'une part l'étude de ces mythes oraux, et d'autre part les modalités de leur réappropriation à des fins d'action socio-culturelle et de critique sociale dans le contexte de l'Inde d'aujourd'hui. Une invitation vient dejà de nous être faite par le Central Institute of Indian Languages (CIIL) de Mysore pour présenter notre expérience à ce sujet au cours d'un séminaire sur des questions de sémiotique qui aura lieu en décembre 2000 à Mysore. D'autres interventions similaires seront recherchées.

 

3- Le savoir pratique des sages-femmes traditionnelles

 

3.0- La tradition ancestrale de savoir pratique des sages-femmes traditionnelles, spécifiquement féminine, représente un "matrimoine" autonome d'une valeur remarquable que l'hégémonie d'une modernité technologique et patriarcale s'emploie à éliminer par l'entremise de formes diverses de "pouvoir médical". Ce savoir "domestique" s'est toujours transmis oralement de femme en femme par un apprentissage pratique lors des pratiques d'accouchement elles-mêmes. Il repose de plus sur des formes spécifiques de relation sociale. Cet héritage montre comment des savoirs traditionnels endogènes sont mis en péril par des formes de progrès exogènes dont les conséquences peuvent être humainement néfastes. Plus largement, cette pratique est dans son ensemble d'une valeur exemplaire si l'on veut penser le développement sur la base du sujet humain (Davis-Floyd & Fishel 1997).

Depuis 1998, près de 150 sages-femmes traditionnelles, qui pratiquent toutes régulièrement l'accompagnement de la naissance, ont participé volontairement à plus de 50 rencontres organisées par les groupes d'action de VCDA en vue de revaloriser leur statut grâce à un partage des expériences et des savoirs. Elles appartiennent à neuf castes différentes, de communautés d'agriculteurs et d'artisans les plus haut placées aux castes tribales ou intouchables.

Les réunions de sages-femmes sont régulièrement organisées pour créer chez celles-ci une mémoire de soi collective capable de relever les défis qui menacent leur système traditionnel de savoir et de pratique. Il importe, pour constituer cette mémoire,

  1. qu'elles échangent leur expérience,
  2. qu'elles perfectionnent leur savoir-faire par cet échange,
  3. que les anciennes entraînent les plus jeunes et continuent d'en former,
  4. qu'elles prennent collectivement de l'assurance en devenant plus conscientes et convaincues de la pertinence de leur savoir faire ancestral dans le contexte social et économique qui est le leur,
  5. qu'elles deviennent capables de proposer leur pratique avec une autorité réaffirmée et revendiquée de personnes humaines sûres de sa dimension éthique et de leur compétence autre que technique, dans un contexte de surmédicalisation de la naissance en milieu urbain,
  6. que soit maintenue avec les communautés présentes où la pratique est toujours en vigueur, cette relation humaine en symbiose qui caractérise le système de rapports de la sage-femme traditionnelle, en contraste avec le caractère commercial d'un système techno-médical inadapté au monde rural (voir Tulsi Patel, Popular culture and childbirth, perceptions and practices in rural Rajasthan <http://www.ccrss.ws/cp/cp2/cp2-Popular.html>). En d'autres termes, souligner dans ce contexte l'importance du suivi obstétrical et de l'accompagnement global comme réponses appropriées aux exigences de sécurité, en opposition à l'exclusive réponse "technologique".
  7. qu'elles se rendent compte que leur tradition, en tant que partie intégrante de formes de rapports humains, est prégnante des principes requis pour relever les défis du mal-développement dont la dangereuse commercialisation des pratiques obstétricales de routine n'est qu'un exemple caractéristique.

Pour des compléments d'information, voir Hemar Rairkar, Midwives on the move in Maharashtra, <http://www.ccrss.ws/cp/cp2/cp2-Midwives.html>

Les étapes ultérieures suivantes sont prévues sous la responsabilité de Hema Rairkar :

3.1- Organisation par des animatrices de VCDA dans le district de Punede réunions de sages-femmes destinées à un partage des observations et des connaissances, en particulier celles relatives à l'accompagnement global des femmes enceintes : position du foetus, travail et régime alimentaire de la femme enceinte, dépistage des pathologies, etc. Les sages-femmes traditionnelles ont tendance à n'intervenir qu'au moment de la naissance pour l'assister. Leur savoir peut pourtant leur permettre de faire plus dès avant la naissance pendant toute la grossesse, ainsi que de suivre systématiquement la mère et le nouveau-né pendant les semaines qui suivent la naissance. Il s'agira de recueillir ce savoir tel qu'il sera partagé.

3.2- Visites par des animatrices de VCDA en d'autres régions du Maharashtra pour y tenir des réunions semblables. Visites également dans d'autres états de l'Inde à des fins de consolidation plus large des connaissances des sages-femmes traditionnelles.

3.3- Recueil de l'expérience des sages-femmes traditionnelles concernant leurs pratiques dans des cas d'accouchements difficiles et problématiques, au cours des visites et réunions mentionnées plus haut.

3.4- Réunions avec les communautés villageoises destinées à renforcer la confiance de ces communautés dans leurs sages-femmes et dans le système de savoir, les valeurs et l'éthos sous-jacent aux pratiques des sages-femmes traditionnelles.

3.5- Rencontres et débats entre les sages-femmes traditionnelles et les gynécologues, obstétriciens, pédiatres et sages-femmes formées en hôpital, ainsi que les fonctionnaires médicaux des centres de santé publique.

 

4- Mémoire parlée : témoignages de lutte

 

4.0- L'attention se porte ici sur trois traditions particulières et récentes de témoignages de mémoire de soi collective, voire de libération, en train de se construire sous nos yeux dans le contexte des transformations qui affectent en profondeur la vie de communautés traditionnelles.

La première est une mémoire de révolte contre l'oppression, celle de membres de castes intouchables ou tribales, qui depuis la sixième décennie du vingtième siècle cherchent à s'inscrire leurs autobiographies d'opprimés dans la tradition écrite marathi. Leur but est d'obliger celle-ci et la société marathi à accueillir des souvenirs d'oppression jusque là conservés par la seule mémoire orale des seuls opprimés et transmis sous forme de récits oraux parmi ces derniers uniquement (Poitevin 1996).

La deuxième est celle de témoignages d'acteurs sociaux engagés dans des actions de transformation socio-culturelle et désireux à ce titre de construire une autre mémoire de soi en préservant le souvenir de leurs luttes à titre d'atout pour l'avènement d'une culture de résistance et de témoignage d'une volonté d'émergence d'une autre société.

La troisième est un effort pour déborder le cadre ethnographique classique de monographies de caste, pour présenter le travail de mémoire de soi collective que certains membres de ces communautés entreprennent à l'initiative de membres de leurs propres castes ou de castes semblables : Parit, Vadar, Kolhati, Mang et Vaidu.

Le programme de capitalisation et de valorisation de la mémoire et de la conscience de soi communautaires dans le programme d'autobiographies dalit ("opprimés" : intouchables et exclus) a donné lieu au départ à plusieurs traductions en français (voir Annexe 5Publications <http://www.ccrss.ws/biblio.htm>), et à l'utilisation de certaines analyses pour des articles ou des contributions à des séminaires. Une liste des quatre-vingt cinq autobiographies intouchables publiées depuis les années soixante dix a été établie. Une première analyse de beaucoup d'entre elles a été faite dans des cercles d'animateurs sociaux de VCDA et un groupe de lecture analytique au sein du CCRSS. Cela amène à réaliser l'intérêt de cette littérature pour la construction d'une mémoire de soi libérée, et l'atout qu'elle offre pour des initiatives d'action socio-culturelle. Une première présentation Dalit Autobiographical Narratives, Figures of Subaltern Consciousness, Assertion and Identity <http://www.ccrss.ws/dalitautobio.htm> en a été faite lors d'un séminaire sur la biographie organisé en 1998 à Heidelberg en Allemagne par l'Institut d'étude des religions, qui en publie le texte dans les actes du séminaire.

Une première tentative d'écriture d'une mémoire de soi collective a abouti par ailleurs à la publication en marathi, suivie de sa présentation en français, d'un témoignage émanant de membres de la caste Kanjar Bhat (Rajput 1991, 1996). Un travail de recueil de témoignages et de récits de vie est en cours depuis quelques années au sein des cinq communautés mentionnées plus haut.

Dans le prolongement de ces travaux, est née l'idée d'étapes ultérieures permettant d'exploiter les résultats déjà obtenus.

4.1- Organisation en 2001 d'un atelier en marathi consistant dans une préssentation et la lecture critique de textes d'autobiographies d'intouchables dans le cadre des sessions de formation d'animateurs sociaux conduites par VCDA. Cette session d'initiation de six jours pour cinquante animateurs sociaux, sera animée par les membres du groupe de lecture qui se réunit régulièrement depuis plusieurs années pour entreprendre des revues critiques de cette littérature.

4.2- Un atelier similaire sera envisagé en 2002 pour des enseignants du Maharashtra, en coopération avec le Département de marathi de l'Université de Pune.

4.3- Coopération à l'organisation dans le courant de 2003 avec le Prof. Badri Tiwari de l'Université de Allahabad, avec qui des liens de coopération se sont créés ces dernières années sur ces thèmes de formes littéraires traditionnelles et de cultures populaires, d'un séminaire national sur les formes variées de littérature émanant de groupes opprimés, de minorités ostracisées, de catégories marginalisées, d'individus rejetés et exclus.

4.4- Suivre la publication des autobiographies dalit et poursuivre le recueil de témoignages d'acteurs sociaux engagés dans des actions de transformation socio-culturelle en vue d'en publier une présentation. Hema Rairkar en prendra la responsabilité.

 

4.5- Poursuivre le recueil de témoignages de mémoire collective de communautés marginalisées et publier les documents réunis sur les Parit et les Vadar.

Communication et diffusion

 

La communication est une dimension qui marque de part en part les programmes de ce projet. D'une part, les quatre objectifs thématiques envisagés portent sur des formes et des systèmes de communication. Leur réalisation implique d'autre part la mise en oeuvre d'instruments, de formes et de capacités communicationnelles appropriées. Le projet est par ailleurs motivé quant au fond par des buts de circulation et de diffusion des résultats de la recherche, puisqu'il tient à valoriser des formes de communication propres à des catégories sociales marginalisées. Des tâches d'initiation audio-visuelle, de communication et de diffusion en définissent donc les programmes.

 

5- La parole, l'image et le chant: initiation

5.0- Deux observations s'imposent, compte tenu du fait que les programmes de recherche-action portent sur des traditions orales, et que, d'autre part, leur mise en oeuvre se fait avec la coopération de membres de groupes d'action de base de milieu rural.

 

Première observation : antérieurement à la lettre, les pouvoirs de la voix, de l'image et de la musique.

L'approche de la communication est souvent réduite aux formes "lettrées", c'est-à-dire à ce qui circule avec le support de "lettres" et de textes écrits. Cela ressortit au primat linguistique de l'écriture dans les sociétés occidentales, un primat qui obnubile les formes et moyens propres à trois autres véhicules, non moins importants d'ailleurs dans les sociétés occidentales elles-mêmes, mais de toute évidence prioritaires et plus déterminants encore sinon exclusifs dans les sociétés de régime oral et aural : la voix, l'image et la musique. Aucune de ces dernières n'a besoin de la lettre.

De nombreuses communautés en Inde -- en fait l'immense majorité de la population -- communiquent uniquement par la voix, l'image et le chant. L'observation et l'exploration expérimentale de la communication à la base -- centres d'intérêt privilégiés du CCRSS du fait de ses perspectives de recherche-action -- gagneraient à se concentrer sur l'usage prépondérant en Inde de l'image et de la musique, un usage qui pour être traditionnel n'en est que décuplé par l'arrivée en force de moyens de transmission modernes.

La spécificité de l'oralité/auralité -- de l'orature -- ne peut être proprement appréhendée par des discours explicatifs révélant le sens d'images ou la portée de mélodies en les articulant verbalement en idées ou concepts. Ce sémantisme conceptuel ou idéel est secondaire, dépendant et dérivé du déploiement spatial et synchrone de l'image dans l'étendue, ainsi que du déroulement diachrone des prosodies, rythmes sonores et mouvements des images dans le temps. Le rapport entre les sémantismes "idéels" et ceux inscrits dans des formes imagières et sonores est problématique. Il importe au premier chef d'appréhender les dynamiques de la voix, de l'image et de la mélodie en tant que formes de communication sui generis. Chacune d'elles a sa propre logique liée à la nature des systèmes sensoriels concernés. L'orature est affaire de rhétorique imagière et de prosodie auditive.

Deuxième observation : conjointement, modernité et citoyenneté communicationnelle

Un des buts ultimes du projet est de rendre des groupes d'action de base appartenant à des communautés rurales marginalisées capables de se réapproprier leur héritage de formes traditionnelles de communication à des fins de stratégies de transformation sociale et culturelle, compte tenu du défi considérable que représente l'empire des moyens modernes de communication de masse. Le projet tente de répondre à la question : Comment ceux dont la voix disparait évincée, recouverte, étouffée, oubliée ou simplement noyée dans le flot tout puissant des moyens de communication de masse modernes, peuvent-ils réussir à se faire entendre, c'est-à-dire à articuler une parole qui soit la leur, projeter des images qui soient celles de leur propre expérience de vie, et exprimer leurs sentiments intimes dans des mélodies qui soient les leurs? Considérant par ailleurs comme allant de soi à cet égard que cette voix ne peut se trouver et s'affirmer aujourd'hui avec une portée collective qu'au confluent des formes traditionnelles et modernes, la question devient : quelle place peuvent conquérir la parole, l'image et le chant caractéristiques des traditions orales d'hier dans le contexte des formes et des moyens modernes de communication lorsque des marginalisés souvent à peine alphabétisés veulent en faire les moyens d'une affirmation de leur identité, de leur dignité et de leur droit à un staut d'être humain à part entière parmi les autres dans leur société? Comment peuvent-ils accéder à une citoyenneté communicationnelle?

La réalisation du projet ne peut être menée à bien que par une équipe de personnes formées à la communication et aux capacitées variées à cet égard, opérant coopérativement, chacune selon sa spécialité disciplinaire ou professionnelle, son expérience d'acteur social et son savoir. La première tâche qui s'impose est ainsi celle d'une initiation audio-visuelle des groupes d'action de base de VCDA dont l'expérience sera progressivement diffusée dans les ateliers de formation organisés par VCDA pour des animateurs sociaux de l'ensemble du Maharashtra.

5.1- Initiation progressive d'une équipe d'une douzaine d'animateurs de VCDA impliqués dans la réalisation du projet depuis sa phase de lancement en juillet 2000 : trois sessions de trois jours par an d'initiation audio-visuelle progressive au statut de l'image, de la musique et de la voix, et de formation pratique à l'usage de l'image, de la musique et du chant dans les pratiques d'action sociale et culturelle débouchant sur la production de films vidéos sous la direction de Vibodh Parthasarathi et avec la participation de Karim Amari.

La première tâche d'ordre général est celle d'une pédagogie du visuel comme art et technique de la communication. On entend par là une initiation critique au mode d'écriture et de fonctionnement de l'image, aux "secrets", c'est-à-dire à la spécificité de l'art de l'image comme performance communicative. Par exemple : comment regarder et décoder une image ou un film, et comment communiquer avec des images. Cette initiation se fera sous forme de réflexion à partir des expériences personnelles des participants, et de présentation de films ou montages vidéo qui seront discutés et analysés. Affiche et publicité par l'image feront l'objet d'un travail analytique du même ordre.

La deuxième tâche sera d'initier une petite équipe vidéo de 4 animateurs/animatrices à l'usage pratique de la vidéo et de courtes réalisations pour des objectifs d'animation socio-culturelle. Cette formation traitera entre autres des principaux thèmes suivants: (1) les modalités, les buts et les possibilités de l'usage de la vidéo à des fins d'action sociale "entre le mythe et le tabou de la télévision"; le potentiel spécifique de l'utilisation de la vidéo pour des tâches de critique sociale et culturelle; (2) rhétorique et grammaire d'une représentation de soi directe, ni documentaire ni didactique ni fictive ni idéologique, mais testimoniale, esthétique et engagée; (3) expérience de production vidéo coopérative en petite équipe : choix des thèmes, des événements, des contextes, construction du récit, identification des modes de présentation, etc.; (4) participation coopérative au montage informatisé avec Vibodh Parthasarathi.

5.2- Initiation d'une équipe de quatre animateurs/animatrices de VCDA au recueil audio de musiques populaires, à l'observation et à l'étude des performances musicales populaires : les artistes et leur contexte, les styles et les auditoires, leur impact et leur fonction sociale, leur rôle ou non d'éveil, leurs rapports entre elles et avec les formes diffusées par les mass media (radio, films, audio cassettes commerciales), leur rapport aux autres systèmes de communication sociale et culturelle, etc.; réflexion critique sur la spécificité de ces formes de communication eu égard à des objectifs d'expression et d'assertion des couches populaires et, de façon pratique, sur les conditions de possibilité et les modalités d'une réappropriation ou réinterprétation de ces formes à des fins d'action socio-culturelle; observation des pratiques et évaluation de l'expérience des groupes d'action sociale en ce domaine. Karim Amari assurera la responsabilité de ces activités, ainsi que le traitement informatique des données en vue de les utiliser pour des études ultérieures d'anthropologie musicale, la production de cassettes audio, de cédéroms ou de films vidéo. Une session annuelle de quatre jours est envisagée.

5.3- Dans le but de faire partager à d'autres l'expérience acquise par les groupes de base de VCDA, une session d'initiation générale à l'audio-visuel de six jours pour une quarantaine d'animateurs sociaux de l'ensemble du Maharashtra sera animée chaque année par Vibodh Parthasarathi avec l'équipe d'animateurs de VCDA.

5.4- Considérant l'impact du petit écran sur les enfants, des sessions d'initiation visuelle seront organisées pour environ 60 enfants une fois par an par Vibodh Parthasarathi avec l'aide de l'équipe d'animateurs de VCDA précédemment formée. Ces sessions s'adresseront aux fillettes accueillies dans les foyers pour fillettes de familles pauvres gérés et animés par les animatrices sociales de VCDA.

 

6- Valorisation et diffusion de l'expérience

6.1- Réalisation par Vibodh Parthasarathi de programmes audiovisuels informatisés présentant certains des programmes mentionnés ci-dessus, des activités d'intervention sociale d'animateurs sociaux et les réflexions auxquelles cette expérience les conduit pour des programmes d'animation socio-culturelle lors de réunions de petits groupes dans des villages.

6.2- Réalisation de cassettes audio sous la direction et la responsabilité de Karim Amari. Il s'agit d'abord de terminer avec l'équipe audio de VCDA la préparation de la cassette audio sur les chants d'animation sociale qui furent enregistrés par Karim Amari et déja sélectionnés. Le but est de produire une cassette à vendre au prix de production destinée aux animateurs sociaux de groupes d'action sociale en zones rurales. La préparation d'une deuxième cassette audio diffusant d'autres chants d'animation sociale pourra tenir compte de cette première expérience. La production de cassettes audio sur les musiques populaires du Maharashtra dans leur ensemble, dans une perspective de valorisation de ces traditions à des fins d'action culturelle et sociale, avec commentaires réflétant l'expérience de l'équipe audio engagée dans leur recueil, sera aussi envisagée comme résultat du travail de recueil et d'analyse de ces musiques..

6.3- Continuation du document audio-visuel Unfettered Voices commencé il y a plus de quatre ans par Bernard Bel dans une perspective de réalisation audiovisuelle coopérative <http://www.ccrss.ws/voices.htm>. L'expérience pourra se poursuivre en vidéo numérique grâce à l'équipement informatique récemment acquis par le CCRSS.

6.4- Mise en chantier par Vibodh Parthasarathi dans le style deUnfettered Voices de documents vidéo avec la coopération des groupes d'action de VCDA. Des archives vidéo antérieures réunies ces dernières années, mais qui n'ont pas encore pu être exploitées, seront d'abord répertoriées avant de planifier des programmes documentaires qui en tireront profit. Ceux-ci présenteront des formes bien différentes selon leurs diverses fonctions au service d'objectifs variés qui ne peuvent être définis a priori. Ils correspondront en tout état de cause au développement des programmes envisagés dans ce projet et à son environnement, soit pour préserver une mémoire orale (par exemple dans le cas du programme concernant les sages-femmes traditionnelles), soit pour documenter des formes d'engagement (comme dans le cas du recueil des témoignages d'animateurs sociaux), soit pour accroître l'efficacité de sessions d'initiation (c'est le cas des sessions d'initition à l'audiovisuel), soit pour valoriser des expériences (à des fins d'éveil socio-politique comme dans le cas de théâtre de rue), soit pour documenter des analyses sociales (le pélerinage de Pandharpur ou d'autres événements rituels, collectifs et communautaires vus comme sous-systèmes de communication symbolique et sociale) ou documenter des récits de vie (communautés narrant leur histoire), etc. La production vidéo n'est point envisagée pour elle-même, mais comme un moyen servant des fins diverses.

6.5- La mise à jour régulière et l'enrichissement du site web du CCRSS est une préoccupation de Bernard Bel qui s'en charge à Aix même, au fur et à mesure que des textes s'avèrent utiles et présentables sur le web. Le but est de mettre en consultation sur le site des résultats d'expériences ou de recherche, ainsi que des working papers, indépendamment de la publication d'articles. Une part importante du site sera consacrée au suivi du présent projet.

6.6- On peut considérer le théâtre de rue comme se trouvant au confluent de ces diverses formes populaires d'expression et de communication : voix et parole, prosodie et chant, musique et danse, récit et fiction, geste et danse. (Street drama: A direct expression of the people : Hema Rairkar, <http://ccrss.org/drama.htm>). Une session intitulée "Ecole de théâtre du peuple" de six jours, sera organisée en 2002 pour une cinquantaine d'animateurs ruraux ayant une expérience préalable de théâtre de rue, et prêts à réfléchir sur cette expérience et surtout à explorer de façon pratique et expérimentale des façons de se réapproprier les traditions populaires précédentes, dans leurs groupes et aires d'action, à des fins de transformation sociale. Les participants seront choisis parmi ceux qui auront suivi antérieurement des sessions de formation et seront déjà initiés à l'importance des traditions orales populaires.

6.7- La production de cédéroms hypertexte est envisagée comme un moyen de capitalisation de traditions orales et d'expériences. Un premier cédérom est envisagé sur la bhakti comme forme et milieu de communication à partir des documents réunis sur une paysanne lépreuse, Gangubai, sa vie et ses chants : les enregistrements sonores sont répertoriés, leur texte est traduit, le profil de cette femme est étudié, des prises de vue ont été faites. Il ne reste plus qu'à composer et graver un disque dont Bernard Bel prendra la responsabilité. D'autres cédéroms sont envisagés pour présenter en style multimédia et hypertexte tel ou tel des aspects les plus pertinents de la tradition des chants de la meule, par exemple la réappropriation de Sita en tant que support d'une forme d'assertion des sans-voix, la réappropriation de formes mythiques à des fins d'action socio-culturelle, la mémoire et l'histoire de communautés ostracisées ou marginalisées, des formes dramatiques traditionnelles de communication, telle le tamasha, le théâtre de rue moderne de groupes d'action, etc.

 

7- Séminaires

 

7.1- Le Central Institute of Indian Languages (CIIL) propose au CCRSS d'organiser conjointement dans un proche avenir dans le courant de 2001 un séminaire national sur les cultures populaires, pour environ vingt-cinq participants, le CIIL pouvant partiellement assurer les dépenses d'hébergement dans ses locaux et de transport des participants. Un projet sera soumis dans les mois qui viennent pour qu'il soit inclus dans le budget du CIIL pour 2001 qui sera arrêté en janvier 2001. Le thème du projet de séminaire portera sur la nature et le statut des cultures populaires, sur le rapport entre traditions orales populaires et discours modernes.

7.2- Organisation par le CCRSS à Pune en 2003 au terme des activités prévues dans ce projet de trois an, d'un séminaire national destiné à une présentation et évaluation d'ensemble des résultats et des leçons du programme.

 

Mise en oeuvre : une équipe de partenaires

 

Un collectif interdisciplinaire s'est constitué ces dernières années et familiarisé avec les diverses tâches que requiert la mise en oeuvre du projet. Celui-ci est en fait la résultante des expériences et des initiatives de personnes de compétences variées dont les tentatives, au bout de quelques années de tâtonnements et d'expérimentation, en arrivent à vouloir se conjuguer dans un programme aux divers volets intégrés dans un unique projet coopératif (sur le sens de ce mot, voir Experimenting with cooperative research dans le site web du CCRSS : <http://www.ccrss.ws/experim.htm>) d'ensemble, parce que des motivations théoriques et pratiques communes les réunissent.

La responsabilité de la mise en oeuvre du projet est assurée par Guy Poitevin, directeur du Centre de Recherche coopérative en Sciences Sociales de Pune dont l'histoire, la méthode et les programmes de recherche-action ont été présentés dans un Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (EFEO) par P. Lachaier et J. Pacquement (1996: 336-346) (voir Annexe 4, <http://www.ccrss.ws/efeo-fr.htm>). Sur les perspectives et les objectifs du CCRSS, voir la fiche de présentation donnée en Annexe 5.

Les principales personnes qui prennent la responsabilité coopérative de la réalisation du projet sont les suivantes.

Guy Poitevin, directeur du CCRSS et coordinateur du projet, est d'origine française. Né en 1934, licence de philosophie (Sorbonne, Paris) et de théologie (Gregoriana, Rome), professeur de philosophie en France, s'installe définitivement en Inde en 1972, d'où il présente en 1975 un mémoire et une thèse de troisième cycle pour un doctorat en sociologie du développement (Paris, EHESS) portant sur des étudiants de faculté indiens de basse couche sociale. Il demande et obtient la citoyenneté indienne by naturalisation en 1978 avant de fonder Village Community Development Association (VCDA) comme un projet de "conscientisation" c'est-à-dire d'action socio-culturelle et d'organisation des basses couches sociales dans les zones rurales du district de Pune (Maharashtra). Il fonde ensuite en 1982 le Centre for Cooperative Research in Social Sciences (CCRSS) qu'il continue d'animer à titre de directeur, pour relever le défi des échecs de programmes et de méthodologies du développement en explorant, à titre d'alternative à l'insuffisance de recherches menées par des universitaires coupés des dynamiques sociales et culturelles réelles, des méthodes "coopératives" de recherche-action reposant sur la participation des acteurs sociaux eux-mêmes à la recherche. Sur les publications de Guy Poitevin et du CCRSS, voir la liste Publications donnée en Annexe 6 <http://www.ccrss.ws/biblio.htm>.

Bernard Bel : ingénieur en informatique du Laboratoire Parole et Langage d'Aix-en-Provence (LPL, UMR 6057 CNRS), s'est associé depuis 1995 aux travaux du CCRSS comme coordinateur du programme "Communication, Culture et Pouvoir" du Centre de Sciences Humaines de New Delhi (Ministère des Affaires Étrangères) auquel participait aussi le CCRSS. Il est familier des musiques populaires indiennes pour l'étude desquelles il a créé, en 1982, un système expert de simulation des processus d'improvisation qui a servi par la suite de support théorique à un environnement logiciel de composition musicale (voir <http://www.bp2.org>). Bernard Bel travaille actuellement au LPL dans l'équipe "Prosodie et Représentation Formelle du Langage", dirigée par Daniel Hirst, notamment sur la recherche d'indices prosodiques dans la voix chantée (en collaboration avec Geneviève Caelen) et la modélisation de structures temporelles en synthèse vocale <http://www.lpl.univ-aix.fr/~belbernard/music/projects/mbrola.htm>. Il a fondé récemment, avec Daniel Hirst et Nick Campbell, le Speech Prosody Special Interest Group (SproSIG, voir <http://www.lpl.univ-aix.fr/projects/sprosig/>) dans le cadre de l'International Speech Communication Association (ISCA). En ce qui concerne le présent projet, il se chargera plus particulièrement de la partie d'analyse musicale, et c'est sous sa direction que travaillera Karim Amari de retour en France avec les enregistrements audio de chants et de musiques réalisés au Maharashtra.

Vibodh Parthasarathi : formation universitaire dans les domaines des études du développement, des communications de masse et de leur histoire, théoricien de la communication et réalisateur de films, est particulièrement intéressé par les questions de sociologie politique de la communication. Membre d'un comité éditorial international d'un projet de livre tri-lingue "Communication et démocratie" comprenant des spécialistes de France, du Brésil, d'Afrique du Sud et d'Inde. Une de ses publications vaut d'être notée dans le cadre de ce projet, celle d'un numéro spécial de "Seminar" focalisant sur des formes alternatives de communication, qu'on lui demanda de concevoir et d'éditer en 1997. Comme professeur invité ou résident a conçu pour les donner dans des universités indiennes des cours sur Etudes culturelles, Communication politique, Production vidéo et Photographie. A été invité à donner des conférences et des cours par des universités, des ONGs et des centres de recherche, en Angleterre, Belgique, Hollande, Tchécoslovaquie, Suisse et Shri Lanka, sans parler de centres renommés en Inde. Ses films documentaires ont porté sur des questions d'identité, tel par exemple Everyone's car is running (1992) sur la sous-culture des mécaniciens, et Lucknow: The City (1995) sur les changements affectant l'urbanisme en Inde. Parmi ses projets actuels figurent deux documentaires sur Partition in South Asia comme partie d'une série télévisée d'un réseau malaisien. Il fut l'éditeur d'une série TV de Observer Channel, la première série télévisée sur des questions d'environnement dans le pays, il fut le correspondant de l'Asie du Sud pour InfoSud, agence européenne de nouvelles sur l'environnement, et pigiste de l'Indian Express, un des journaux de plus large diffusion en Inde. Il a régulièrement entrepris des formations pour différentes ONGs basées en zones rurales dans le nord de l'Inde et des campagnes sur les médias.

Karim Amari est un musicien français. Plusieurs séjours prolongés en Inde à Pune pour étudier le sitar dont il donne des concerts, sous la direction du Maître Usman Khan, l'ont amené à rencontrer le CCRSS et à participer à des activités des groupes d'action de base de Village Community Development Association (VCDA), en particulier en ce qui concerne des prises de vue au caméscope à des fins d'action sociale et à des enregistrements de musiques populaires. Ceci l'amena à réaliser des enregistrements numériques de chants d'organisation sociale de VCDA qu'il orchestra avec des moyens habituellement utilisés par les musiques populaires traditionnelles du Maharashtra, à la satisfaction des groupes concernés. Cette expérience directe du contexte, sa connaissance personnelle des groupes de base impliqués dans le projet, et l'intérêt personnel qu'il porte aux objectifs musicaux de ce dernier, ainsi que la possibilité d'une collaboration avec Bernard Bel à son retour en France pour le traitement des données sonores, en font le partenaire désiré pour les tâches de recueil et d'analyse de musiques populaires en lien avec les groupes de base de VCDA.

Hema Rairkar, après des études de sciences économiques, travailla au Gokhale Institute of Social and Political Sciences, Pune jusqu'en 1991, qu'elle décida alors de quitter pour prendre la responsabilité du programme Unesco sur les chants de la meule dans le cadre du CCRSS. Elle anime depuis lors les groupes d'action de base de VCDA et se charge dans le cadre de CCRSS, en plus du programme sur les chants de la meule du projet de recherche-action sur les sages-femmes traditionnelles.

Une équipe formée d'une douzaine des principaux animateurs et animatrices sociaux-culturels ruraux indiens engagés dans le district de Pune (Maharashtra, Inde), depuis dix à quinze ans, dans le cadre de l'ONG Village Community Developpement Association (VCDA), dans des actions d'animation sociale et culturelle, forme la base du projet et ses premiers bénéficiaires au titre du profit qu'ils en retireront dans leurs programmes d'action sociale. C'est eux aussi qui seront en premier lieu préoccupés d'en répercuter les leçons au niveau du Maharashtra, grâce aux liens qu'entretient VCDA avec de nombreuses associations et groupes d'action du Maharashtra, en particulier dans le cadre de son atelier d'autoformation suivi par des animateurs ruraux de l'ensemble du Maharashtra. Depuis une dizaine d'années, la plupart des membres de cette équipe se sont activement impliqués dans le recueil et la valorisation des chants de la mouture, leur présentation dans des établissements scolaires, voire des interventions dans des séminaires nationaux et internationaux; certains se sont aussi impliqués dans le recueil et l'analyse de mythes populaires et leur emploi à des fins d'action culturelle; d'autres ont créé leurs propres chants d'animation culturelle.

Cette équipe a suivi, en juillet et août 2000, les sessions initiales d'initiation audiovisuelle prévues dans le cadre du pré-programme Image and Sound décrit à l'Annexe 7. Ces sessions initiales de lancement conduites avec la participation de tous les autres partenaires mentionnés plus haut ont pu avoir lieu grâce à une aide initiale de la Fondation Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme (FPH) pour l'année 2000. Cette aide permet de couvrir en plus des sessions de juillet et août, la venue de Karim Amari pour une première série d'enregistrements numériques d'octobre à décembre 2000, ainsi que les dépenses de transport des autres participants.

Ces atouts et ces premières expériences concluantes faites à titre d'essai nous permettent d'envisager de lancer de façon plus systématique ce projet de recueil, de capitalisation, de valorisation et de diffusion, du patrimoine de traditions orales envisagées. Celles-ci ont été choisies ici en fonction de leur lien avec des projets en cours d'intervention sociale. Il s'agit, avec l'aide des moyens que les technologies de l'information nous offrent aujourd'hui, de diffuser avec une ampleur accrue ce qui fut réalisé jusqu'à maintenant à des fins aussi bien -- et conjointement -- d'animation, de développement et de transformations socio-culturelles en Inde, que de recherche anthropologique et linguistique de portée académique dans une pespective multidisciplinaire unissant tout d'abord l'action et la recherche.

Projet de recherche-action sur la communication, l'entreprise veut en particulier relever un des défis majeurs des sciences de la communication en Inde : celles-ci ignorent tout simplement -- sauf pour des études fragmentaires, isolées, voire folkloristiques qui les coupent de l'environnement global, national ou planétaire -- que l'immense masse de la population du sous-continent a communiqué et continue de communiquer avec des formes et des logiques qui lui sont propres, quelle que soit l'emprise sur elles des industries modernes de la communication au service des intérêts économiques, politiques et culturels des classes hégémoniques. Celles-ci ne construisent peut-être même d'ailleurs leurs discours mystificateurs et leurs sciences de la communication, d'un académisme étroitement occidental, que pour étouffer un autre savoir sur la communication. Le projet voudrait, à partir d'autres expériences d'une communication qui fut toujours là mais ne retint souvent qu'une attention superficielle, inverser les perspectives en repensant conceptuellement et en jugeant pratiquement la communication de ceux -- techniciens, industriels, scientifiques, universitaires et politiciens -- qui s'en emparent à leur profit.

L'équipe interdisciplinaire de partenaires aux compétences variées qui tient à mettre ce projet en oeuvre s'est spontanément constituée au nom de ces objectifs de fond qui ont pris la forme d'un projet. Il ne s'agit pas d'un projet formel ou théorique qui aurait ensuite trouvé ses agents.


References

Bel, Bernard. (2000). "<< Say it in singing! >> Prosodic patterns and rhetorics in the performance of grindmill songs." Seminar on Linguistic and Inter-Disciplinary Approaches as Critical Resources to Development. 12-14 July 2000, Central Institute of Indian Languages, Mysore (India).

Davis-Floyd, Robbie, Fishel Sargent, Carolyn, eds. (1997). Childbirth and Authoritative Knowledge: Cross-Cultural Perspectives. University of California Press.

Lachaier, Pierre et Pacquement, Jean (1996). "A propos et autour du séminaire << Communication Processes and Social Transformations >> (Poona, 8-13/1/1996)" in Bulletin de l'École Française d'Extrême Orient, 83.

Pacquement, Jean (1999). Parlons Marathi. Langue, histoire et vie quotidienne du pays marathe. Paris: L'Harmattan.

Poitevin, Guy, Rairkar, Hema (1996). Stonemill and Bhakti. New Delhi: DK Printworld.

Poitevin, Guy, (1997). Le Chant des meules, Paris: Kailash.